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Brass Lancashire, allez au charbon !

par jeudeclick

Manchester 1835, nous sommes en Angleterre en pleine révolution industrielle, dans le bassin minier du Lancashire. La grande cité manufacturière aux trois cent mille âmes travailleuses est une fourmilière poussiéreuse et enfumée faite d’un amoncellement d’ateliers, de baraquements, de fabriques de tissus et de filatures de coton où le temps ne s’arrête jamais.

Idéalement placée, nourrie par le fer et le charbon des mines des bourgades voisines, elle exporte à cinquante kilomètres de là toute sa production au monde entier via le grand port en ébullition… Liverpool. Une ville aux centaines de grands vaisseaux de bois. Ici naquit la fameuse Rocket de Stephenson, la toute première locomotive à vapeur, sur une belle ligne ferrée courte et droite entre les deux mégapoles industrielles de l’époque. De là va démarrer ainsi le tissage progressif du dense réseau de métal du Lancashire.

Le capitalisme est né et les revenus, profits, investissements, crédits vont se brasser dans un monde de compétition et de contrats mais aussi de sueur et d’effort. Le charbon brûle, le fer est extrait, les cliquetis des marteaux résonnent dans l’ancienne plaine marécageuse au fur et à mesure que se construisent les voies ferrées, remplaçant les anciens canaux. Les ouvriers tissent, déplacent, exportent, et les bateaux voguent au gré des marchés, vendre les produits d’un monde nouveau, celui de l’industrie du XIXème siècle.

Il fallait le fer

Voici donc Brass Lancashire, la nouvelle édition de Brass, sortie très récemment courant 2018 chez Roxley Games. On ne présente plus Brass, lui qui dans sa version d’origine est sorti en 2007 chez Warfrog, et dont l’auteur est un virtuose des mécaniques chiadées aux thématiques appropriées, on a nommé Monsieur Martin Wallace.

Brass a été ensuite de nombreuses fois réédité depuis 2007, car il a connu un certain succès, amplement mérité. Par la suite un jeu dérivé, simplifié pour le rendre plus accessible est sorti en 2010, ce fut Age of Industry. Une sorte de Brass light. Brass est reconnu comme étant un des meilleurs jeux de Martin Wallace, et il en a fait des chefs d’œuvre, c’est peu dire. Mais cette reconnaissance est essentiellement venue des joueurs et de ses fans, considérant le jeu comme génial à bien des égards, le maître quant à lui et assez mystérieusement ne classant pas forcément Brass parmi ses jeux les plus aboutis. Et en 2019, cette nouvelle version de Brass Lancashire sera portée en français par l’éditeur FunForge. Bien que la règle francophone soit déjà disponible en téléchargement.

A l’origine comment est né Brass ? Martin Wallace est bien connu pour ses jeux historiques aux mécaniques « spéciales » mais bien jouissives dont la saveur va croissante avec le temps de cerveau disponible. Mais c’est bien Age of Steam qui le fit découvrir, un jeu d’anthologie où économie et réseau ferré se combinent pour une fusion neuronale calculatrice. Habitué alors aux jeux historiques, la genèse de Brass, moteur économique sur le thème de la révolution industrielle du XIXème siècle de sa région d’origine de Manchester, se situe entre deux créations ludiques sur le thème antique que furent Perikles en 2006 (les guerres grecques) et After the Flood (Mésopotamie) en 2008. Wallace recherchait au travers de ses créations à réseau, à créer une horloge parfaite de systèmes économiques imbriqués, Brass fut créé comme un de ses essais. Cependant, il considéra que pour lui, sa perfection économique au travers d’une mécanique adéquate fut créée avec le jeu Automobile en 2009.

Caaapitalisme tu n’es pas de notre voie ferrée…

C’est donc avec grand plaisir que nous avons été enthousiasmés de la venue de cette nouvelle édition luxueuse, tant méritée, de ce monument ludique aux rouages économiques machiavéliques et impitoyables. Roxley Games a donc lancé un kickstarter qui a été un plébiscite avec quelques treize mille sept cents backers et qui a été livré à l’été 2018, malgré un léger retard. Brass a été ainsi renommé pour l’occasion Brass Lancashire car entretemps un autre Brass était né dans l’esprit de l’auteur Martin Wallace associé cette fois à Mat Tolman et Gavan Brown, les fondateurs de Roxley Game. Ce jeu est Brass Birmingham, un spin-off de Brass, basé sur la région plus centrale de Birmingham bien connue pour son activité minière, artisanale et métallifère.

Dans Brass Lancashire vous allez être un magnat de l’industrie qui va développer la région du  Lancashire et récolter le plus de points de victoire possibles (PV). Pour cela les bâtiments que vous allez construire doivent avoir été activés (c’est-à-dire retournés) pour révéler le nombre de PV que l’on comptabilisera en fin de période. Les connections ferrées vont aussi rapporter un nombre de PV en fonction du nombre de bâtiments activés connectés. Et c’est tout, bâtiments et réseaux donnent les points de victoire et un peu d’argent si il vous en reste à la fin (mais s’il vous en reste c’est que vous avez clairement foiré vos investissements et votre partie).

Canal plus

Il y a deux périodes dans Brass, à la fin de chacune d’entre elle on compte les PV. Les deux périodes sont inégales, celle du canal en premier est rapide et stratégique. Celle du rail ensuite est le cœur du jeu où tout va être important. La dualité des époques est primordiale pour appréhender et espérer un jour gagner à ce jeu. Dans la période du canal (celle où les réseaux que l’on construit sont à la base des canaux) est un démarrage amélioré où le positionnement est vital et où on doit mettre en place les germes de sa stratégie de développement sur le long terme. Un mauvais départ sur la période du canal vous condamnera certainement, bien qu’à l’inverse un bon départ ne vous garantira pas une victoire absolue. Dans la période du rail (les réseaux seront donc des voies ferrées, au coût différent des canaux), la tension est à son comble pour bénéficier des meilleurs emplacements et des connections les plus lucratives.

Manchester United

Tous les placements ou constructions de bâtiment se font à l’aide de cartes. Et toute construction a un coût en argent et en ressources éventuelles (fer et charbon). Au début du jeu on reçoit un certain nombre de cartes et à son tour chaque joueur a droit à deux actions, actions qui requièrent l’utilisation de ces cartes. Les cartes sont de deux types, d’abord les lieux géographiques qui permettent de construire n’importe quel bâtiment autorisé dans ce lieu précis. Il faut savoir par exemple que Manchester possédant quatre secteurs de construction, il y a dans le jeu quatre cartes Manchester. Et donc si vous en avez plusieurs, c’est d’autant moins de probabilité que vos adversaires en aient (ça va, vous suivez ?). Et il y a aussi les cartes industries, c’est à dire des types de bâtiments que l’on peut construire comme les mines de charbon, mines de fer, filatures de coton, ports et arsenaux. On peut donc construire le bâtiment correspondant si le lieu est connecté à son réseau (canaux ou rails).

Comme autre action, il y a le développement technologique c’est-à-dire que pour deux ressources de fer, on peut « upgrader » ses bâtiments et donc écarter deux bâtiments de technologie la plus primitive. Comme autre action possible, il y a aussi les prêts qui permettent d’avoir plus d’argent d’un coup (et on en a jamais assez dans ce jeu), moyennant un recul sur la piste de revenu, pouvant au début engendrer des intérêts négatifs assez préjudiciables.

Le fer a dissous et c’est pas cher

L’ordre du tour dans Brass Lancashire est une mécanique particulièrement subtile car celui qui dépense le plus jouera le dernier au tour d’après, et l’ordre est donc établi en fonction de l’argent dépensé (pardon investi oups). Ce simple élément ludique fait tout le sel du jeu, car en essayant à chaque fois de se positionner avant un adversaire, on va pouvoir lui damer le pion et réaliser deux actions avant lui. C’est jouissif et extrêmement stratégique. On peut ainsi de manière calculée enchaîner quatre actions d’affilée et réaliser un gros coup si tout est bien pensé et planifié. Le marché dans Brass Lancashire représente les ressources que sont le charbon (cube noir) et le fer (cube orange). Les ressources présentes dans ce marché extérieur (le reste proviendra des mines construites sur le plateau par les joueurs) ont donc un coût progressif à mesure que se vide ce marché. On peut aussi donc ravitailler le marché extérieur si celui-ci est en déficit, en construisant des mines connectées au bon moment et en engrangeant l’argent correspondant.

Balance ton port !

La grande subtilité de la mécanique, c’est que les bâtiments de chaque type ont quatre niveaux technologiques, où ils coûtent de plus en plus cher, et où ils nécessitent plus de ressources, rapportent moins de revenu mais sont un pactole de PV vers les niveaux technologiques élevés.

Comme bâtiments à construire il y a donc les filatures de coton dont il faut exporter la production pour que le pion soit retourné. Pour cela elle doit être connectée à un site extérieur ou un port retourné. A ce moment-là une tuile de marché extérieur est tirée pour indiquer son bénéfice. Marché qui va en s’amenuisant rapidement. Il y a aussi la possibilité de vendre sa production à un port encore non retourné, à soi ou aux autres joueurs, afin de retourner sa filature et son port en même temps.

Les arsenaux eux sont difficiles à construire et chers mais sont retournés automatiquement dès qu’ils sont construits. Quant aux mines de charbon et de fer, arrivent une fois construites sur le plateau avec un certain nombre (en fonction du niveau technologique) de cubes de ressources dessus, ces ressources seront consommées par soi ou par les autres joueurs en fonction des besoins et des connections.

Tous ces retournements de pions permettront de marquer des PV comme on l’a vu précédemment mais aussi et surtout ont une valeur sur l’échelle de revenu. La progression sur cette échelle va permettre à chaque début du tour d’un joueur, de gagner de l’argent correspondant à son niveau pour de futurs investissements. La mécanique du moteur économique est là. Brass Lancashire est donc un fantastique jeu de placement subtil au gré des cartes possédées où ressources, argent, développement technologique, connections, lieux nécessaires vont engendrer des choix cruciaux tout en gérant son économie de manière optimale, le tout au travers de deux périodes distinctes. Ouf quelle machine de guerre économique exquise que voilà !

Houille ça fait mal

Pour en revenir à cette nouvelle édition de Roxley Games, on la trouve absolument magnifique graphiquement et matériellement. L’édition rend bien le thème de la révolution industrielle du XIXème siècle ! La boîte de Brass Lancashire aux tons noirâtres nous met direct dans l’ambiance de l’industrie et des mines. Les bâtiments peuvent maintenant être placés sur un plateau individuel et le graphisme des pions est de grande qualité. Il y a aussi des jetons de poker bien gros et agréables pour comptabiliser la monnaie du jeu et payer ainsi avec grand plaisir toutes les dépenses nécessaires à sa stratégie industrielle.

Le design des cartes a aussi été repris et les dessins sont absolument sublimes. Graphiquement le jeu est d’une qualité vraiment de luxe et ce petit bijou l’est maintenant autant par le matériel que par sa mécanique. Bien évidemment il n’y a point de texte sur le matériel (à part le nom des villes mais ça va aller…) et sur les cartes, ce qui facilite la distribution multilingue.

Cette nouvelle édition 2018 a aussi un énorme avantage sur les précédentes, c’est qu’on peut y jouer à deux. Avant, le jeu était extraordinaire à trois ou à quatre joueurs, et c’est avec des sensations assez différentes, plus stratégiques à trois et plus opportunistes à quatre. A deux le jeu devient encore plus stratégique et permet de pratiquer la révolution industrielle en duel. Une bien belle ouverture ludique, en plus pour ce chef d’œuvre, à qui il manquait avant cette possibilité.

This War of Mines

Bon on ne va pas se leurrer, Brass est ce que l’on appelle dans notre jargon un gros jeu, il n’a jamais prétendu le contraire. Assez difficile à appréhender dès la première partie, car il est tellement ouvert, il y a tellement de possibilités à chaque action, qu’on semble un peu perdu au départ. Il faut quelques parties pour découvrir le jeu et ses opportunités, digérer les conséquences au long terme de ses actions pour enfin pouvoir anticiper et planifier son développement durable (un comble pour un jeu sur l’industrie du XIXème siècle).

En quoi Brass est-il original ? Déjà la mécanique est tellement bien huilée que le jeu n’a pas pris une ride en onze ans, il est intemporel comme le sont les grands jeux ou les grandes chansons ou les grands films. Son originalité vient de son moteur économique. Un jeu de placements où il faut choisir sa ou ses voies de développement (charbon, fer, coton, port) avec les quatre niveaux technologiques, et ses contraintes. Le tout combiné à un développement de réseau où pouvoir relier différents lieux et/ou isoler un adversaire est tout aussi important. Il y a un dilemme constant entre augmenter ses revenus, se placer, se développer, construire et utiliser ses bâtiments à leur meilleur escient, se positionner pour enchaîner les quadruples actions au bon moment.

Le timing dans ce jeu est aussi extrêmement important. Le temps d’attente entre les tours est minimal, car deux actions par joueur ça va vite, et aussi il faut être constamment sur la brèche intellectuelle car chaque modification du plateau, nouveaux bâtiments, réseaux, marché a un impact sur ce que vous allez ou devrez jouer à votre tour.

100% coton

La rejouabilité de Brass est infinie car il n’y a pas de stratégies gagnantes, il faut constamment s’adapter à de multiples paramètres même si une ou plusieurs stratégies sur le long terme doivent être développées pour une plus grande efficacité.

Il parait même surprenant vu la pureté de la mécanique que d’autres jeux ne se soient pas inspirés de tous ces éléments constitutifs de Brass. L’interaction est juste ce qu’il faut (ce n’est pas un affrontement militaire non plus), avec prise de position avant les autres. Seuls les écrasements de mines de charbon et de fer des adversaires par pénurie de marchés sont des tentatives agressives envers les autres, et ils peuvent être déjà bien décisifs en soi.

La bataille du Rail

Que dire de plus sur Brass, il s’agit d’un magnifique modèle de jeu économique, un must have pour les amateurs de gros jeu. C’est une belle lutte stratégique pour la rentabilité, le profit, le marché, le développement, le positionnement en utilisant au mieux son réseau. Sans cesse attentif aux opportunités, en constante adaptabilité pour les meilleurs coups, il faut garder une certaine ligne directrice stratégique.

Comme tout excellent jeu alliant tactique et stratégie, opportunisme et planification, adaptabilité et développement, il retrace de manière immersive les débuts d’une ère industrielle dans laquelle nous sommes encore, celle de la révolution industrielle anglaise du XIXème siècle.

Maintenant, à vous de vous forger votre propre avis.

La règle du jeu en français
La fiche du jeu sur le site de Board Game Geek
Le site de l’éditeur Roxley Games
Le site de l’éditeur FunForge

Rédacteur de l’article : Laurent

Ce jeu a obtenu le prix Jeudéclick
Jeu de l’année 2019, catégorie Expert

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